Le deuil en temps de pandémie

Danielle Goyette

03.05.2021

Danielle Goyette

Le deuil – Photo d’Alexander Krivitski

Le deuil d’un être cher est difficile à vivre. Or, en temps de pandémie, la perte d’un proche peut être vécue encore plus difficilement, car on n’a parfois même pas été présent à son dernier souffle.

Comment peut-on passer à travers ces moments qui peuvent être si déchirants? Comment peut-on « apprivoiser » la mort? Et comment faire son deuil si nous n’avons même pas pu voir l’aimé quitter ce monde?

Nous avons demandé conseil à Madame Anne Brault-Labbé, psychologue, professeure titulaire et directrice du Laboratoire de recherche en psychologie existentielle au département de psychologie de l’Université de Sherbrooke.

« Le deuil peut se manifester de différentes façons, nous énonce-t-elle. Ce peut être sous forme de tristesse, de colère, d’un sentiment d’injustice, d’une impression d’engourdissement ou d’irréalité, d’incrédulité, d’anxiété, de solitude ou de culpabilité… On peut ressentir des symptômes physiques, par exemple une sensation de vide dans l’estomac, de serrement dans la poitrine et dans la gorge, une sensation de souffle coupé ou un manque d’énergie. Certaines sensations du deuil peuvent nous donner l’impression qu’une partie de nous, de notre identité, est brisée, qu’un morceau de nous nous a été enlevé. De telles réactions, bien que difficiles, sont normales. »

Les cinq étapes du deuil

La psychiatre helvético-américaine Elisabeth Kübler-Ross a décrit le processus du deuil par cinq stades que peuvent vivre les endeuillés:

– le déni de la mort de l’être cher

– la colère qu’engendre la douleur du sentiment d’abandon

– le marchandage de trouver un compromis de manière à moins en souffrir. Ainsi, peut apparaître la culpabilité accompagnée de phrases comme « si seulement »…

– la dépression rattrapée par la douloureuse constatation que l’être cher ne reviendra plus

– l’acceptation où l’on apprend peu à peu à vivre malgré la perte et qu’on reprend goût à la vie.

Apprivoiser son deuil

Madame Brault-Labbé souligne qu’il n’y a pas qu’UNE bonne façon de vivre un deuil. « Passer à travers toutes ces étapes n’est pas une nécessité pour s’adapter à la perte. Ce sont des repères. Le deuil peut aussi se décliner en deux formes d’adaptation : l’intégration émotionnelle de la perte, où l’on regarde de vieilles photos, où l’on pleure, où l’on conserve des objets significatifs, puis la restauration, qui consiste à s’adapter à de nouveaux rôles ou à une nouvelle vie réaménagés malgré cette absence. »

Les rituels funéraires demeurent aussi très importants dans l’acceptation du décès de l’autre, ils permettent de l’honorer par un au revoir solennel et de partager ses émotions avec des proches.

Une blessure à guérir

Tout comme une blessure physique, un deuil peut créer une sensation interne de blessure qui nécessite un processus de réparation, de guérison. « La perte d’un être cher implique des pertes secondaires multiples en lien avec les habitudes quotidiennes avec la personne décédée. C’est une secousse existentielle qui demande une reconstruction identitaire, l’adaptation à une nouvelle réalité où l’on doit parfois redonner un autre sens à notre vie », nous explique Madame Brault-Labbé. « C’est un processus qui peut être laborieux et éprouvant pour plusieurs, mais il peut aussi être une opportunité de croissance et de découverte de ressources insoupçonnées en soi, une occasion de se connaître davantage, de redéfinir des priorités de sa vie. »

Le deuil en temps de pandémie

Or, en temps de pandémie, le défi de s’adapter aux circonstances peut être plus éprouvant encore. Madame Brault-Labbé commente ainsi: « Toutes les incertitudes et les nouvelles exigences liées à la pandémie sur-sollicitent les mécanismes d’adaptation, laissant pas ou peu d’espace pour traverser le deuil et vivre la perte. Avec l’isolement des personnes malades due aux consignes sanitaires et le sentiment d’impuissance des proches qui n’ont pu être à leur chevet, des émotions douloureuses de colère et de culpabilité peuvent surgir et rendre le deuil encore plus difficile à vivre, surtout lorsque les personnes endeuillées ne peuvent qu’imaginer la détresse et la souffrance qu’a pu vivre la personne malade et décédée. Il faut être prudent lorsque l’imagination s’emballe ainsi et tenter plutôt de se concentrer sur les beaux souvenirs et les moments agréables associés à cette personne, afin de trouver un certain apaisement. »

De plus, avec le confinement, la personne endeuillée peut se retrouver isolée en temps de pandémie alors qu’elle a tant besoin de soutien social et de réconfort, un facteur de protection dans un contexte de deuil. Ainsi, les proches doivent tenir compte qu’un tel deuil peut être plus complexe à traverser à cause de l’isolement. Les moyens alternatifs afin de conserver des contacts et offrir du soutien gagnent à être investis, même s’ils sont virtuels. Lorsque nous vivons l’état de choc lié à un décès, l’impuissance de n’avoir pu tenir la main de la personne décédée peut attiser des pensées douloureuses qu’il faut apaiser en allant chercher de l’aide auprès de ses proches ou d’un professionnel. En contrepartie, les proches doivent tenir compte qu’un tel deuil peut être plus douloureux et plus long à vivre à cause de l’isolement. « Il faut être créatif pour apporter du réconfort aux personnes endeuillées, surtout en ces temps d’isolement extrême. » Préparer des repas qu’on va porter à la maison, livrer des petits cadeaux, envoyer des mots doux régulièrement, donner un coup de fil au quotidien, établir des contacts virtuels fréquents, prendre soin de demander comment l’endeuillé se porte… Madame Brault-Labbé précise : « Parfois les proches se sentent impuissants, ne savent pas quoi dire ou quoi faire, alors ils se retirent ou essaient d’encourager la personne endeuillée en lui disant, par exemple, qu’elle se remettra bien vite. Même si c’est bien intentionné, ça peut être invalidant et amener à taire la souffrance. Il est préférable de dire à la personne qu’on se sent démuni et maladroit mais qu’on veut être là pour elle. » Madame Brault-Labbé poursuit sa réflexion sur les adversités auxquelles la pandémie nous confronte: « Comme société, nous avons beaucoup à apprendre des personnes décrites comme « vulnérables » depuis le début de la pandémie, notamment les personnes âgées ou celles présentant une maladie chronique ou un système immunitaire affaibli. Au-delà de leur vulnérabilité de santé, plusieurs ont acquis un bagage d’expériences et ont développé une sagesse et une résilience susceptibles de nous éclairer dans l’adaptation à des situations qui nous confrontent à de tels enjeux existentiels. Peut-être gagnerions-nous à leur faire plus de place, à les écouter et à nous en inspirer davantage? »

Carolyne Mongeau avec sa fille Alice (à droite), sa mère Ghislaine Lehoux (à gauche) et sa grand-mère Fernande Gagnon, décédée en janvier 2021, en pleine pandémie.

La tristesse du deuil

Les laisser partir, sans pouvoir s’accompagner,

sans vraiment pouvoir leur dire, combien ils m’ont touchée.

Ne pas pouvoir leur tenir la main, ni échanger de regard câlin

ne pas pouvoir, point.

Chacun dans notre bulle, soufflée par le destin,

on se fait signe, on s’aime de loin.

On s’envole, on s’adapte sans fin,

et même fragiles, on se souvient.

J’ai connu la perte de trois personnes à qui je tenais énormément

pendant la pandémie, dont deux membres de ma famille. J’ai

ressenti une impuissance paralysante. D’être confrontée à toutes

les restrictions que la situation apportait a grandement ébranlé le

processus de ces deuils, une expérience qui est déjà déstabilisante.

Tout ce que j’ai le pouvoir de faire, c’est de choisir de célébrer l’héritage

de ces personnes, qui étaient toutes excessivement généreuses

et positives, et être reconnaissante de les avoir eues dans ma vie.

Carolyne Mongeau

Les plaisirs de la naissance même en temps de pandémie

Si certains ont durement vécu la perte d’un être cher en temps de pandémie, d’autres ont accueilli avec joie la venue d’un nouveau membre dans la famille. Deux familles nous racontent l’arrivée du poupon tant attendu.

La joie de la naissance

Stéphane Nadeau, Mélissa Veilleux, Élodie (6 mois), Déreck (6 ans) et Emrick (3 ans)

C’est le 14 février 2020 que j’apprenais que j’étais enceinte de mon 3e enfant. Quel bonheur! Mais nous étions loin de nous douter que nous allions vivre notre petit bonheur dans notre bulle familiale. Au début de la pandémie, nous ressentions beaucoup d’inquiétudes et d’insécurité face à toute cette instabilité; les effets du virus sur le fœtus, l’arrêt de travail, les rendez-vous médicaux en solo.

Puis au fil des semaines, l’été est venu adoucir la courbe de la COVID, tandis que celle de mon ventre s’arrondissait de plus en plus. Le stress laissait place à l’excitation. La famille, les amis, les voisins, tous avaient hâte de rencontrer ce petit être qui grandissait, et tous y allaient de leur prédiction. Qui se cache dans ce bedon? Une petite fille ou un 3e garçon? Nous le saurions seulement lors de sa naissance ce qui augmentait l’excitation! C’est finalement une petite fille qui s’est pointé le bout du nez un bel après-midi d’octobre. 

Avoir un bébé en temps de pandémie, c’est envoyer des tonnes de photos et de vidéos à nos proches, à défaut de pouvoir les voir en personne. C’est recevoir des petits plats préparés, plutôt que d’avoir quelqu’un pour venir te les cuisiner. Avoir un bébé en temps de pandémie, c’est de passer plus de temps tranquille à la maison, sans culpabilité, à se reposer, à faire des siestes collés avec les enfants. C’est profiter pleinement de ces petits moments tous les jours, parce qu’un bébé, ça grandit tellement vite.

L’année 2020 aura été bien particulière, mais nous aura offert notre précieux bébé d’amour! Bienvenue, petite Élodie!

Mélissa Veilleux

La venue de bébé Victor

Patrick Beaudoin, Venessa Mongeau avec Ariel (4 ans), Éliane (6 ans) et Victor (1 an le 28 avril)

Nous avons vécu l’arrivée de bébé Victor de manière unique, comme toutes les naissances. Cependant, la pandémie a eu une influence sur l’accès à une chambre d’accouchement pour y vivre le travail. Une bonne partie de ce travail a donc été fait à la maison. La naissance a ainsi été un peu précipitée, et s’est faite à l’accueil de la maternité, en quelques minutes à peine. Papa (mon conjoint Patrick Beaudoin) qui devait attendre dans la voiture le début de l’accouchement, s’est rendu in extremis, juste avant la sortie complète de Victor. D’autre part, la pandémie nous aura permis de vivre de beaux moments dans notre bulle familiale, avec les deux grandes sœurs de Victor, Ariel et Éliane, en ayant la chance de mettre sur pause cette vie bien remplie « boulot, école et garderie » !

Venessa Mongeau

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